Hier, dans la haute nuit, sans que rien ne m'y fit penser, il me vint à l'esprit une chronique récente que j'avais faite sur l'écrivain Boulem Sansal. Elle m'avait été inspirée par une interview que l'écrivain avait donnée au Nouvel Observateur, et dans laquelle il présentait son dernier roman"Le village de l'Allemand". L'intrigue en était bâtie sur l'histoire véridique d'un officier allemand du 3eme Reich qui vait rejoint la révolution algérienne. Boualem Sansal en a profité pour faire une digression sur la tragédie des juifs pendant la deuxième guerre mondiale et sur l'antisémitisme naturel, et entretenu, des Algériens.
J'avoue ne pas avoir lu avec toute l'attention, la réserve et le détachement, dont un journaliste intègre ne doit jamais se départir, les déclarations de Sansal. Alors que je ne sais rien, ou presque, de la pensée de cet homme ni de sa personnalité, je me suis précipité dans un écrit tout de vindicte et d'anathèmes, aussi graves qu'ils sont injustes. Je lui ai fait un procès d'intention. J'ai voulu voir dans ses paroles, des intentions dictées par le seul souci, que je lui ai fait endosser, de faire la promotion de son roman, en l'accusant, du haut de ma prétention et de ma suffisance, ou plutôt du fond de l'abîme de haine où j'ai été précipité, de passer la brosse à reluire au lobby juif de France, parce que celui-ci détient, selon moi, les clés de la réussite littéraire. Je lui ai reproché de ne pas avoir dit un seul mot sur la souffrance du peuple palestinien. Comme s'il disposait d'un pack, tout prêt, de compassion et de militantisme à balancer à la figure des gens, à chaque fois qu'il s'exprime publiquement.
Je n'ai pas pensé, un seul instant, que ma chronique, aussi insignifiante soit-elle, pourrait jeter un tant soit peu de discrédit sur un homme droit, un homme bon, altruiste, qui souffre pour les autres, pour tous les autres, et qui a le courage de briser des tabous inviolés.
Le sommeil avait déserté ma nuit. J'avais mal pour cet homme. Je sais que le blog, et d'autres sites dans lesquels cette chronique avait parue, sont relativement bien fréquentés. J'ai imaginé que les nombreux lecteurs qui me font confiance et qui considèrent donc que je suis un journaliste intègre, vont, sans chercher à se faire leur propre opinion sur le sujet, prendre mon écrit pour argent comptant. Qu'ils vont, par conséquent, cataloguer cet homme, et cet intellectuel, de camelot trompeur et opportuniste, qui n'hésite pas à s'allier avec l'ennemi le plus exécrable pour vendre sa marchandise. Cela m'a donné des sueurs froides. Réellement!
J'avais honte de moi dans le noir. De ces hontes qui vous tenaillent et vous rapetissent. J'ai eu, un instant, l'idée de me lever et de regarder mon visage dans la glace. Qui suis-je donc, me suis-je dit, pour ternir ainsi la réputation d'un homme? Que sais-je de lui? Comment a-t-il ressenti, si tant est qu'il l'a lue, les paroles de fiel que j'ai déversé sur lui? Comment ai-je pu, moi qui ait tant souffert de l'injustice, de la calomnie et de l'oppression, répandre de telles atrocités sur le nom de cet homme?
Je ne sais pas si ces regrets parviendront à Boualem Sansal, parce que le bien est moins tonitruant que le mal, mais je veux lui dire, de tout mon coeur, combien je regrette les mots durs que j'ai écrit sur lui. Qu'il sache que je regrette sincèrement! Que je lui demande humblement pardon! Ce n'est pas là une vaine sensiblerie. Je suis sincère. Parce que, aussi égoïste que cela risque de paraître, je ne veux pas déchoir au rang des injustes et des oppresseurs. Et surtout parce que je suis convaincu que Boualem Sansal est un juste.

